
La dernière sortie de FO John Christie
Le 26 août 2026, j’ai quitté Orléans pour Gien. Au bout de 37 kilomètres, le vélo s’est mis à émettre un bruit que je n’avais jamais entendu. Puis un autre. Rien n’avait cassé, rien ne s’était détaché, mais je savais où menaient ces bruits : au bord d’une route, loin de tout, ou pire. Je me suis arrêté.
C’était notre 466e sortie ensemble. Ce fut aussi la dernière.
Tous mes vélos portent le nom de membres d’équipage, ou d’appareils, tombés près de chez moi. Ce vélo, un Specialized Diverge, je l’ai acheté au printemps 2018. Son baptême, le 25 avril, fut un court essai de moins de six kilomètres. Il avait déjà une raison d’être : me conduire de Lyon à Lincoln. Il a donc pris le nom de l’homme au cœur de mon enquête. Le Flying Officer John Christie.
Lyon 2 Lincoln 2018

De Lyon à Lincoln
Ce premier voyage a commencé le 10 juillet 2018 et a duré dix-huit jours. Nous avons traversé la France du Beaujolais à Dunkerque en dix jours : 1 100 kilomètres par Cluny, Tonnerre, Paris et la baie de Somme, avec certaines étapes de bien plus de 130 kilomètres. Puis Douvres, et l’Angleterre. Rochester, Londres, le Bedfordshire, un court détour par l’ancien aérodrome des Carpetbaggers, et cap au nord à travers les Midlands jusqu’à Woodhall Spa.
Le 26 juillet, j’ai parcouru les derniers kilomètres jusqu’à la flèche du mémorial. Au total, 1 728 kilomètres et près de 12 700 mètres de dénivelé positif.
J’ai traversé l’International Bomber Command Centre, mon vélo à mes côtés. J’étais épuisé. Mon père était mort peu de temps auparavant. Il avait soutenu tout ce que j’entreprenais. Aucun moment à vélo ne m’a autant ému.

Entre deux
Entre les grands voyages, les kilomètres ont continué de s’accumuler.
Le 9 août 2021, je suis parti de Grenoble pour monter sur le Vercors, chargé de mon matériel de camping. Les trois quarts du parcours se faisaient sur piste. Seulement 39 kilomètres, mais 1 077 mètres de dénivelé positif et quatre heures quarante d’effort. Aucune sortie, avant ou depuis, ne m’a demandé davantage. Près du sommet, à Saint Nizier du Moucherotte, je me suis arrêté à la Nécropole nationale du Vercors : des rangées de croix blanches à flanc de colline, où reposent les maquisards du Vercors, face aux montagnes qu’ils avaient tenté de tenir.
Certaines des sorties les plus importantes ont aussi été les plus courtes. De petites boucles autour de la Somme, de Poix de Picardie et de Rouen, encore et encore, chacune apportant un élément au récit des premières années de guerre de John Christie : où il a servi, d’où il décollait, le terrain qu’il a dû connaître.
D’autres routes encore. La traversée du Devon, d’une côte à l’autre. Eriskay et Skye. Du Kent à Blackpool, entre pistes et campings. Deux jours de voyage à vélo en autonomie avec ma fille, devenus une tradition annuelle. Et les collines de chez moi : les cols du Beaujolais et les descentes de la vallée d’Azergues. La plus longue journée : 142 kilomètres. Le plus fort dénivelé en une journée : 1 373 mètres, dans le Massif central.

When I left the Police, I never dreamt that I would require the expertise of a forensic odontologist again.
Colin’s brother Alastair Panton had just been promoted to Acting Flight Lieutenant, flying Bristol Blenheims. Fifty years later he wrote of his days with 53 Squadron during the Battle of France in 1939 and 1940. Six Weeks of Blenheim Summer describes his life as a Blenheim pilot, flying alongside Sergeant John Christie as they watched the German army advance across Belgium. My book Écrivélo covers the days I spent in and around Poix de Picardie, tracing their lives with this memoir as a guide.
Colin Panton’s grave came onto my radar not because it was lost, but because it once carried a different name. He had enlisted under an alias, John Avery Lockart, and it was only after the war, through police enquiries, that the mistaken identity was resolved.
Here is the strange part. The author of Six Weeks of Blenheim Summer, Colin’s own brother, knew the truth. He never put it in the book.
I was using the memoir as a touchstone while tracing the early life of John Christie, the Scottish airman who died in a Mosquito crash near Ternand in 1944. But the deeper I dug into the Poix community, the more the anomalies stacked up against the text.
The lesson, as ever with eighty year old memories: never trust a single source. Corroborate everything.
The full story, and how a forensic odontologist I had worked with in the past helped confirm beyond doubt that Colin Panton and John Lockart were one and the same, is in Écrivélo.



Cap à l’est
Six ans après Lincoln, nous sommes partis vers l’est. En juin 2024, j’ai quitté Roanne et roulé vers le nord à travers la Bourgogne, en contournant Paris, jusqu’à Compiègne. J’y ai visité le site du Frontstalag 122, le camp d’internement allemand de Royallieu. De ses portes, des dizaines de milliers de prisonniers ont été conduits à pied jusqu’à la gare, puis entassés dans des trains à destination des camps de l’Est. J’ai moi aussi quitté Compiègne en train.

Je n’ai passé qu’une journée chez un ami à Bruxelles, avant de reprendre le vélo et de passer près de l’endroit où, en 1940, un Bristol Blenheim piloté par Alastair Panton s’est abattu. Son Observer était un jeune Sergeant nommé John Christie. L’homme dont le vélo portait le nom.
De là, je suis entré en Allemagne par Aachen et j’ai longé les barrages de la Möhne et de l’Eder, avant de poursuivre jusqu’à Colditz. J’ai franchi la frontière tchèque à Cheb, je suis revenu par Flossenbürg, et j’ai terminé à Nuremberg le 26 juin.
Plus de 1 600 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif, dont près de mille kilomètres en Allemagne et en République tchèque. J’ai traversé des lieux dont j’avais lu l’histoire enfant. Et je suivais le chemin du dernier voyage du maire Sonnery depuis Chamelet.

Le décompte
Au bout du compte, les totaux sont les suivants : 466 sorties, 14 536 kilomètres et 148 564 mètres de dénivelé positif. Soit près de 17 fois l’Everest. Les vrais chiffres sont plus élevés ; plus d’une fois, Strava a lâché avant moi.
Les chiffres disent jusqu’où. Ils ne disent pas pourquoi.
Ce que le vélo m’a apporté
Le vélo impose son rythme à la recherche. On va d’un lieu à l’autre sans se presser. On s’arrête. On regarde. On s’imprègne du terrain : la pente d’une route, la distance entre un village et le lieu d’un crash. Le soir, j’écrivais sous la tente. Et sur la route, les gens vous parlent comme ils ne le font jamais par la vitre d’une voiture.
Pour moi, le vélo n’a jamais consisté seulement à pédaler. C’est ma porte d’entrée dans l’histoire.
La retraite
Vu la distance, le poids transporté et le terrain, souvent de la piste, la fin n’avait rien d’une surprise. Il y avait déjà eu de grosses réparations. Cette fois, une remise en état complète aurait coûté plus qu’elle ne valait.
Le vélo ne va nulle part. Il reste avec moi et, qui sait, je le remettrai en état, petit à petit. On s’attache à une machine qui a traversé tant de choses avec vous.
Et maintenant
Il y aura un nouveau vélo. Je ne me vois pas m’arrêter. Ce sera un autre Specialized, le vélo le plus confortable que j’aie possédé, et il portera un nouveau nom, pas encore dévoilé.
Il y a là une ironie. Six jours avant Orléans, ce dernier voyage comprenait une étude posturale complète au National Cycling Centre de Manchester. Il va falloir y retourner pour tout recommencer.

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