
INTRODUCTION — Un champ près de Mâcon
Il existe un champ, à environ neuf kilomètres au nord-nord-est de Mâcon, qui ressemble à tous les autres dans l’Ain. Plat, vaste, sans caractère particulier. Une sobre stèle de pierre se dresse en bordure. La plupart des gens passent devant sans ralentir.
Entre 1943 et 1944, huit appareils clandestins y atterrirent dans l’obscurité. Des responsables de la Résistance y transitèrent dans les deux sens. L’un de ceux qui quittèrent ce terrain était appelé à commander la Première Armée française.
Le terrain était baptisé du nom de code « AIGLE ».
Voici le récit de sa découverte — et de ce que cette découverte a mis au jour.

Le Document
La piste a commencé, comme tant d’autres dans ce projet, par une feuille dactylographiée.
Conservé aujourd’hui dans les archives du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de Lyon, le document est intitulé Terrain d’atterrissage. Il consigne, dans la langue opérationnelle concise du renseignement en temps de guerre, les coordonnées du terrain AIGLE : 17 E. 02.80 / 64 N. 51.40, repéré sur la carte Michelin n° 69, département de l’Ain. Une note pratique en bas de page avertit qu’après de fortes pluies, le terrain devient inutilisable. Le document se referme sur quatre mots : note de Londres.
Une note de Londres. Précision. Prudence. Économie de langage. Des vies dépendaient de l’exactitude de ces informations.
Ce document a été établi par Paul Rivière (1912–1998), instituteur lyonnais devenu organisateur de la Résistance, dont le parcours pendant la guerre dessine une trajectoire hors du commun — du contact avec Henri Frenay et le mouvement Combat en 1941, à l’arrestation par la police de Vichy en 1942, jusqu’à la direction de la Section Atterrissage Parachutage (SAP) à partir de mi-1943. De ce poste, Rivière coordonna quelque deux cent vingt opérations aériennes clandestines sur l’ensemble de la région Rhône-Alpes. Ses archives, déposées au CHRD, constituent l’un des fonds opérationnels les plus détaillés sur l’activité aérienne liée au réseau SOE dans le sud de la France.

La nuit du 7 au 8 août 1944
La confirmation opérationnelle de l’atterrissage sur le terrain AIGLE provient d’une source distincte : l’ouvrage de Hugh Verity, We Landed by Moonlight : Secret RAF Landings in France, 1940–1944, reconstitution minutieuse des opérations clandestines du 161e Escadron de la RAF.
La notice correspondant à la nuit du 7 au 8 août 1944 mentionne un appareil de type Hudson — indicatif « Carré » — aux commandes du Squadron Leader Wilkinson et du Flight Lieutenant Wooldridge, en partance pour le terrain AIGLE, avec Paul Rivière (nom de code MACHETTE) désigné comme responsable au sol. L’appareil transportait des passagers à l’aller et en ramena d’autres au retour. Parmi ceux qui étaient évacués de la France occupée cette nuit-là se trouvaient deux aviateurs américains : James Joseph Heddleston et George William Henderson.
Ces noms ne seront pas inconnus de ceux qui ont suivi l’histoire du Worry Bird sur ce site.

Heddleston (g) et Henderson (d) avaient survécu au crash du B-17 « Worry Bird », abattu à Saint-Cyr-de-Valorges dans le Rhône le 28 avril 1944. Ils étaient restés cachés pendant plus de trois mois, protégés par des filières de la Résistance française, avant d’être acheminés de relais en relais — jusqu’à la SAP de Paul Rivière, jusqu’au terrain AIGLE, et enfin à bord d’un Hudson en route vers l’Angleterre.
Ce champ près de Mâcon n’était pas un simple détail logistique. Pour Heddleston et Henderson, c’était le dernier sol français sous leurs pieds.
Lyon — Kew — Tempsford
Comprendre comment cette chaîne s’assemblait a exigé de la parcourir en personne.
Le CHRD de Lyon conserve les archives de la famille Rivière — les notes opérationnelles, les descriptions de terrains, les communications codées. C’est là que le document dactylographié concernant AIGLE a refait surface, et c’est là que le rôle de coordinateur de Paul Rivière est apparu dans toute sa clarté.
Les Archives nationales de Kew, au Royaume-Uni, ont fourni le versant britannique : journaux opérationnels, listes d’équipages, registres de vols confirmant la nuit, l’appareil et les passagers.
La dernière étape fut la base aérienne de Tempsford, dans le Bedfordshire — ancienne demeure du 161e Escadron, d’où décolla le Hudson transportant Heddleston et Henderson. Un monument commémoratif se dresse aujourd’hui à proximité de l’ancien terrain. Son inscription est la suivante : By the full moon we flew. Some remain nameless. Some did not return.
Les couronnes déposées à sa base étaient encore fraîches.

Ce que montrent les débris
À ces découvertes d’archives s’ajoute une photographie prise sur le site du crash du Worry Bird en 1944 par le colonel Robert L. Boone, commandant du 406e Groupe de bombardement. Elle montre le fuselage de l’appareil en grande partie intact, entouré d’épaves arrachées et dispersées, avec une lisière de forêt à l’arrière-plan.
La photographie documente ce qui a été officiellement consigné. Ce qu’elle ne peut pas montrer — ce qu’aucune photographie ne peut montrer — c’est l’écart entre le procès-verbal et la réalité.
Au cours des recherches menées pour Le Livre Écrivélo, dans plusieurs fonds d’archives en France et au Royaume-Uni au début de l’année 2026, quelque chose a émergé à propos du crash de Saint-Cyr-de-Valorges qui s’accorde mal avec la version communément admise des faits. Ces éléments appellent un traitement rigoureux ; ils seront développés dans leur intégralité dans le livre. Mais ils sont là, dans les documents, en attente.
L’histoire a enregistré le crash. Elle n’a pas nécessairement consigné la vérité qui se cache derrière.

Le terrain aujourd’hui
La stèle commémorative du terrain AIGLE porte une inscription qui mérite d’être lue dans son entier :
Sur ce terrain de 1943 à 1944 eurent lieu huit atterrissages. Ces opérations permirent l’envol pour Londres à certains responsables de la Résistance, dont le Général de Lattre de Tassigny, Commandant en Chef de la Première Armée Française.
Huit atterrissages. Des responsables de la Résistance. De Lattre de Tassigny.
Et deux aviateurs américains rescapés d’un B-17 tombé dans les collines du Rhône, qui en sont sortis vivants — et dont l’histoire n’est pas encore tout à fait racontée.

Sources et références
- Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD), Lyon Archives Paul et Geneviève Rivière — documents opérationnels, descriptions de terrains, fonds SAP https://www.chrd.lyon.fr
- Archives nationales du Royaume-Uni, Kew Journaux opérationnels du 161e Escadron de la RAF
- Verity, Hugh We Landed by Moonlight : Secret RAF Landings in France, 1940–1944 Édition révisée, Crécy Publishing, 2000 Notice : nuit du 7 au 8 août 1944, terrain AIGLE, Hudson « Carré »
- Boone, colonel Robert L. Reportage photographique du site du crash du Worry Bird, Saint-Cyr-de-Valorges, 1944 406e Groupe de bombardement
- Inscription commémorative, terrain AIGLE Département de l’Ain, France
- Pour le contexte biographique de Paul Rivière et de la SAP : Notice biographique du CHRD, Paul Rivière (1912–1998)
