The Écrivélo Files

Journeys Through War-Torn Europe by Bike.

La Maison où le Commandant Guérin se Rétablit

Une série de récits et d’esquisses de lieux explorant des sites qui se situent aux marges du récit relaté dans The Écrivélo Book.

Un hameau du Rhône, le mémoire d’un chirurgien, et une nuit d’avril 1944.

Il y a quatre-vingt-deux ans aujourd’hui, dans la soirée du 22 avril 1944, un homme fut transporté dans une clinique privée quelque part dans le Rhône*. Il avait reçu une balle qui lui avait traversé la colonne vertébrale. Il ne pouvait plus bouger les jambes.

Le médecin qui l’examina ne l’avait jamais rencontré, et n’avait pas été prévenu de son arrivée.

C’est ainsi que Georges Arnult, chirurgien, ouvre le récit dans son mémoire de 1981, Un Chirurgien dans la Tourmente. Il le raconte presque en passant, une simple page au sein d’un long ouvrage, mais c’est là un de ces passages qui, une fois que l’on sait où il s’inscrit, redistribue tout ce qui l’entoure.

*Voir sources.

Le Coup de Fil

Le récit d’Arnult commence par un coup de fil. Il est tard, une nuit d’avril 1944. Son correspondant est son ami le docteur Maurice Francoz, qui exerce dans le village de Saint-Just-d’Avray. Francoz a sur les bras un résistant blessé. La blessure est grave. Il ne peut l’envoyer dans un hôpital public, les Allemands y comptent des informateurs et y exercent une surveillance. Il demande à Arnult de prendre le patient en charge, à titre privé.

Arnult accepte.

Le patient arrive dans l’obscurité, sur un brancard, dans une clinique où la sœur de garde n’a été prévenue de rien. Elle est, écrit Arnult, affolée par cette apparition mystérieuse et non prévue par elle. L’homme est pâle, jeune, les traits tirés par une longue fuite à travers champs et bois. Ses vêtements civils sont maculés de terre.

Arnult le conduit dans une salle d’examen.

La Blessure

‘examen est précis, et le détail compte, car il révèle le genre de guerre que cet homme avait menée.

Une balle l’a traversé de part en part, entrée au flanc gauche, sortie au flanc droit, au niveau de la première vertèbre lombaire. La crête iliaque est atteinte. La colonne vertébrale et la moelle elle-même sont touchées. Les deux membres inférieurs sont complètement paralysés.

Arnult note une blessure par balle. Lorsque le blessé reprend connaissance, il la décrit comme provenant d’une mitraillette.

Le groupe du blessé avait été pris en embuscade la veille au soir par une patrouille allemande, dans la région de Saint-Bonnet-des-Bruyères, à la frontière entre le Rhône et la Saône-et-Loire. Son groupe ignorait la présence de cette patrouille. Un échange de tirs bref et brutal. Il avait reçu la balle et avait continué à avancer assez longtemps pour s’en sortir.

Un nom, puis un autre

Lorsque le patient se réveille, il donne son nom.

Commandant Guérin. Chef d’un groupe de francs-tireurs partisans, le FTP, la branche armée de la Résistance dirigée par les communistes, qui, dès avril 1944, menait des opérations agressives de petites unités à travers le Beaujolais et le Lyonnais. Sabotage. Embuscades. Coups de main sur les convois de ravitaillement.

Arnult accepte ce nom et le soigne.

Ce n’est que plus tard, écrit Arnult, rencontrant récemment « Guérin », qu’il apprend que le nom figurant sur les papiers était un nom de guerre. Le véritable nom de l’homme est Roger Chavanet.

Il avait été mobilisé en 1939. Il avait combattu avec sa division sur l’Ailette, dans l’Aisne, ce même secteur du nord de la France où son père s’était battu en 1914-1918. Après la démobilisation, il était rentré à Lyon, où il travaillait. Lorsque les Allemands occupèrent la zone sud en novembre 1942, Chavanet rejoignit le FTP dès les premiers temps, prit part à de multiples actions de sabotage dans la région lyonnaise, et vécut dans une clandestinité totale.

En avril 1944, il commandait son propre groupe.

Jusqu’à cette patrouille près de Saint-Bonnet.

Dième

Chavanet survécut.

La paralysie, écrit Arnult, allait, « grâce à sa ténacité et à une rééducation méthodique, régresser progressivement ». Il remarcha. Et pendant les mois qu’il lui fallut pour remarcher, lui et sa famille furent cachés dans un hameau situé à quelques kilomètres au sud de Chamelet, sur une crête dominant la vallée de l’Azergues.

Le hameau se nomme Dième. Aujourd’hui, c’est une commune de moins de deux cents habitants. En 1944, il comptait peut-être une douzaine de maisons, une église, un calvaire, et un réseau de jardins clos s’inclinant vers les champs.

La maison où Chavanet se rétablit figure sur le plan cadastral, conservé aux Archives Départementales du Rhône. Elle se situe dans la partie sud-centrale du bourg, entre la route qui monte vers Chamelet et le chemin qui descend au sud-ouest vers Saint-Clément. Le plan fut dressé pour le cadastre rénové de 1969 et mis à jour en 1984. Le bâtiment existe encore.

Il resta dans cette maison tout le printemps et jusqu’à l’été 1944. Sa femme Marguerite était avec lui. Leur fille Liliane aussi, âgée de dix-huit mois lorsque la famille entra dans la clandestinité.

Tous trois, dans une chambre prêtée, dans un hameau de quelques dizaines d’âmes, durant les mois où la guerre en France entrait dans sa phase ultime et la plus violente.

Sources et Références

  • Georges Arnult, Un Chirurgien dans la Tourmente, Éditions Lavauzelle, Paris–Limoges, 1981, p. 92.
  • Plan cadastral de la commune de Dième, Section AB. Archives départementales du Rhône, Cote 06609, 5565W40. Plan renouvelé pour 1969, édition à jour pour 1984. Producteur : Rhône, Direction départementale du cadastre.
  • Roger Chavanet (alias Guérin), Histoire vécue des maquis de l’Azergues (Lyon : Imprimerie Rivet, 1989), p. 137.
  • Quant à l’hôpital où Chavanet fut soigné, la biographie d’Arnult (citée ci-dessus) indique qu’il travaillait à la Clinique Claude Bernard, à Lyon. Cependant, dans la biographie de Chavanet, celui-ci affirme avoir été soigné à la Clinique Saint-Maurice.

Photographie et carte annotée : l’auteur, lors d’une visite à Dième le 22 avril 2026, quatre-vingt-deux ans jour pour jour après les événements décrits ci-dessus.

Le récit complet de la blessure de Chavanet, et la manière dont celle-ci a influencé le récit d’autres événements survenus dans la région, paraîtra dans Écrivélo — Journeys through War-Torn Europe on Your Bike.

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